Le FUPmaton du Dr Fabien Vinckier

Qui sont vos médecins ? Comment se passe leur quotidien (et le vôtre) à l’hôpital en contexte de pandémie ? Comment un projet d’application peut transformer votre vie ?
Découvrez le premier FUPmaton consacré au Dr Fabien Vinckier !

Bonjour Fabien, Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

Mon réveil, car je ne suis vraiment pas du matin ! Et j’ajouterais quand même les interactions avec mes collègues avec qui j’ai plaisir à échanger quotidiennement.

Thé ou café en arrivant sur votre lieu de travail ?

Café puis thé quand j’ai bu trop de café !

Vous êtes plutôt sandwich devant l’ordi/derrière la paillasse ou vous accordez-vous une vraie pause déjeuner dans les jardins de l’hôpital Sainte Anne avec vos collègues ?

Pause dehors avec mes collègues

La dernière chose que vous faites le soir avant de vous coucher ?

Je lis une ou deux BD… De tout genre, ma bibliothèque vient de dépasser les 1200 volumes !

Votre passion dans la vie ?

Les jeux ! J’aime assez les énigmes, c’est peut-être aussi pourquoi je me suis tourné vers la recherche.

Votre meilleur souvenir, partagé avec un patient ?

En entrant dans la chambre d’un patient qui souffrait d’une dépression marquée et avec qui les interactions n’étaient pas faciles, j’ai remarqué une pile d’ouvrages de science-fiction, domaine que j’affectionne… Même s’il n’arrivait pas à lire du fait de ses symptômes, j’ai donc naturellement amorcé la discussion par ce biais là et pu mener mon entretien clinique, alors qu’il m’a dit après coup qu’il n’avait vraiment pas envie de voir de blouse blanche ! Ce patient est depuis sorti de sa dépression et il me donne régulièrement de ses nouvelles tout en me tenant informé des nouvelles parutions en science-fiction. Dernièrement, il m’a même offert une découverte récente. C’est amusant et ça touche !

Le métier que vous vouliez faire petit ?

Inventeur.

Votre credo

« Enlightenment Now », de Steven Pinker! Ce n’est pas vraiment un credo mais il y a dans ce livre tout ce en quoi je crois et tout ce à quoi j’essaye de contribuer. En particulier, ce livre examine (et démantèle) avec rigueur le poncif du « c’était mieux avant », et propose un plaidoyer pour la raison, la science, et l’humanisme pour que ce soit encore mieux demain !

Un mot sur le contexte sanitaire pandémique actuel

Comment se passe votre quotidien à l’hôpital dans le contexte actuel ?

Nous avons été touchés comme toutes les spécialités et c’est dur pour tout le monde, les patients comme les équipes. Du fait de leur symptômes ou de la stigmatisation qu’ils subissent, beaucoup de nos patients ont peu accès aux soins généraux, ce qui implique plus de comorbidités et donc des formes parfois graves de COVID 19. Et bien sûr, pour des patients en crise ou présentant des troubles du comportement, le respect des gestes barrières n’est pas toujours simple…

Il y a aussi l’impact de cette crise sanitaire sur la santé mentale… En ce qui concerne les hospitalisations, il y a une sorte de décalage temporel par rapport aux courbes d’incidence. Nous observons une recrudescence des admissions lors des déconfinements…

Les visites sont-elles permises actuellement ?

Elles ont été interdites puis limitées et évidemment on adapte en fonction des consignes générales… Actuellement, les visites sont autorisées mais limitées en nombre et en fréquence mais on essaye au maximum de réouvrir. Cela a été dur à vivre pour tout le monde, patients, familles, personnels de santé.

Cela impacte aussi les soins au quotidien. Par exemple, là où nous insisterions sur la reprise d’activités, en ce moment nous sommes limités. L’hôpital reste une bulle, une protection par rapport au monde extérieur. Ce contexte spécifique complique les repas, les activités et ateliers thérapeutiques, les groupes de psychothérapie ou de remédiation cognitive. Au plus fort de la crise, on a également dû arrêter ou du moins limiter certains soins nécessitant l’intervention de nos collègues anesthésistes et réanimateurs, qui étaient évidemment débordés, et les respirateurs utilisés ailleurs… C’est le cas notamment pour l’électroconvulsivothérapie, qui est le traitement de référence dans la dépression résistante… Par ailleurs, pratiquer un entretien psychiatrique avec un masque, forcément cela change les interactions ! Nous, praticiens, n’avons pas accès à une partie de la sémiologie, par exemple les réactions et expressions du visage… Pareil pour les patients, qui ne voient que la moitié de notre visage !

Heureusement, le taux de vaccination augmente de manière importante: les personnes atteintes de troubles psychiatriques ont été rapidement incluses dans les catégories prioritaires et c’est une bonne chose !

Comment réagissent les patients aux vaccins ?

Ils sont très demandeurs dans l’ensemble… Sauf cas particulier, il n’y a pas de défiance particulière. Le centre vaccinal du GHU est efficace, j’y fais des vacations le weekend, c’est bien organisé et ça tourne bien, dans une très bonne ambiance !

MOODELING, le projet lauréat de l’appel à projets Sauver la Vie

Comment vous est venue l’idée de ce projet ?

Ce projet est né d’un constat, d’un décalage entre ce qu’on peut faire en neurosciences cognitives [NB : l’étude des bases neurobiologiques des processus cognitifs et du comportement] pour mieux comprendre les fluctuations de l’humeur et notre réalité clinique.  Ce décalage vient principalement d’un problème d’échelle temporelle. Concrètement, au labo, un participant vient une heure ou deux pour faire des tests, répondre à des questions sur ordinateur ou dans une machine d’imagerie cérébrale. Or l’échelle des fluctuations de l’humeur est beaucoup plus grande, puisqu’elle peut aller de plusieurs jours dans la vie quotidienne à plusieurs mois en clinique,  d’où le décalage.

Pour étudier ces même processus cognitifs (comment les événements de vie impactent notre humeur et comment cela se traduit-il sur la prise de décision) tout en respectant cette échelle de temps, il fallait collecter des données longitudinales, d’où l’idée d’une application. Le Pr Chantal Henry, spécialiste du trouble bipolaire, avait déjà posé les premiers jalons de cette démarche, j’y ai apporté mon approche de modélisation computationnelle (NB : utilisation de modèles mathématiques pour décrire les processus cognitifs et le comportement).

Pourquoi un soutien financier comme celui du programme Sauver la Vie est-il indispensable ?

Sans argent, rien n’est possible en recherche, tout coûte de l’argent (matériel, personnel, assurance). Le soutien permis grâce aux donateurs du programme Sauver la vie de la Fondation Université de Paris est très important pour nous car il offre une grande liberté d’utilisation et permet d’amorcer notre recherche à un stade précoce. Avoir une flexibilité sur l’utilisation de l’argent est extrêmement important et précieux pour les budgets de recherche, or ce n’est pas souvent le cas. La plupart du temps, un financement va de pair avec un calendrier fixe, des contraintes établies sur des postes de dépenses précis, etc.  Le programme permet aussi de financer des projets à un stade très préliminaire, donc des projets qui risquent de ne pas marcher mais qui pourraient avoir de belles retombées s’ils sont couronnés de succès. C’est très complémentaire de financements plus importants mais qui sont attribués sur la base de données préliminaires solides… Il y a un effet de levier !

Sur ce projet, nous allons pouvoir acheter du matériel comme des tablettes, financer le développement de l’application… et répondre à des problèmes qui vont se poser mais que nous n’avons pas forcément encore anticipés !

D’ici 2-3 ans, ce projet peut-il opérer un changement d’échelle ?

Bien évidemment. Nous souhaitons que cela monte en puissance, que l’on passe de la recherche exploratoire à la recherche confirmatoire. Aujourd’hui, l’objectif immédiat est déjà d’avoir une preuve de concept, de valider notre approche pour quantifier en vie réelle les mécanismes qui sous-tendent les fluctuations de l’humeur.

Le but ensuite est de passer à la recherche clinique, de valider sur une population plus large que de tels marqueurs comportementaux sont bien prédictifs de la rechute ou de l’apparition de fluctuations de l’humeur.

Quelles sont les retombées directes pour les patients concernés par ce projet ?

Le projet actuel est vraiment un projet de recherche fondamentale ou du moins translationnelle mais s’il est fructueux, cela pourrait avoir un vrai impact pour des personnes atteintes de trouble de l’humeur. Nous pourrions détecter plus précocement l’apparition d’un épisode thymique, maniaque ou dépressif voire prédire l’efficacité de tel ou tel traitement pour un patient spécifique et donc pouvoir ajuster le traitement sans avoir à attendre les rechutes. L’objectif serait à la fois de diminuer le nombre de rechutes, et de limiter les effets secondaires. Après, évidemment, il ne suffit pas de faire des promesses, il faut faire les choses correctement pour démontrer une efficacité clinique… ce qui prend beaucoup de temps, d’énergie et d’argent !

Ce projet pourrait-il être implanté ailleurs ?

Oui un essaimage est tout à fait possible. A terme, Il y aura un véritable enjeu à faire du multicentrique, à montrer que notre outil est efficace dans la réalité clinique, dans une vaste gamme de situations. Un changement d’échelle sera nécessaire car nous avons de bons arguments pour prouver que ce que l’on fait est réellement utile aux patients !